Couple interculturel et enfants : quelle culture transmettre sans que l’un des parents s’efface ?
Quand un couple interculturel a des enfants, une question qui semblait parfois secondaire au début de la relation devient très concrète : quelle culture allons-nous leur transmettre ?
Quelle langue parler à la maison ? Quelles fêtes célébrer ? Quelle place donner à la religion ? Quelles relations entretenir avec les grands-parents qui vivent à l’étranger ? Et puis viennent les questions du quotidien : un enfant doit-il obéir immédiatement à un adulte ou peut-il discuter une règle ? Doit-il appeler régulièrement ses grands-parents ? À quel âge peut-il dormir chez un ami ? Quelle place la famille élargie peut-elle prendre dans son éducation ?
Ces décisions peuvent sembler pratiques. Pourtant, elles touchent souvent quelque chose de beaucoup plus intime : la place que chacun a le sentiment d’occuper dans sa propre famille.
Dans un couple interculturel, le risque n’est donc pas seulement de ne pas être d’accord sur l’éducation des enfants. Le risque est que, progressivement, la culture de l’un devienne la culture « normale » de la famille, tandis que celle de l’autre devienne une culture secondaire, réservée aux vacances, aux repas ou à quelques traditions.
Et cet effacement n’est pas toujours volontaire.
Couple interculturel et enfants : pourquoi l’arrivée d’un enfant change l’équilibre
Au début d’une relation interculturelle, les différences peuvent être relativement faciles à accueillir. Chacun reste encore très libre de ses habitudes et de ses références.
Avec un enfant, il faut choisir.
Prenons un couple franco-brésilien qui vit en France. Avant les enfants, parler français dans la vie quotidienne ne posait pas vraiment de problème. Mais après la naissance, le français devient naturellement la langue de la crèche, de l’école, du médecin, des amis, des activités et de la famille française.
Si le parent brésilien commence également à parler uniquement français à son enfant parce que « c’est plus simple », le portugais peut progressivement disparaître de la vie familiale.
Quelques années plus tard, ce parent peut découvrir quelque chose de douloureux : son enfant ne peut pas vraiment discuter avec ses grands-parents brésiliens.
Il ne s’agit alors plus seulement d’une langue.
Ce sont des plaisanteries, des histoires familiales, une manière de montrer son affection et tout un accès à une partie de la famille qui deviennent plus difficiles à transmettre.
Les recherches menées auprès de familles mixtes montrent justement que la transmission culturelle, linguistique et identitaire fait souvent l’objet de véritables négociations parentales. Les contacts avec la famille vivant dans le pays d’origine peuvent aussi jouer un rôle important dans le sentiment d’appartenance de l’enfant.
La question intéressante devient alors :
Avons-nous réellement choisi notre culture familiale ou avons-nous simplement adopté la culture la plus facile à maintenir dans le pays où nous vivons ?
Quand la culture de l’un devient la norme sans que personne ne l’ait décidé
Il existe une asymétrie fréquente dans les couples interculturels avec enfants : le parent qui vit dans son propre pays possède déjà autour de lui toute une infrastructure culturelle.
Sa langue est partout. Sa famille est éventuellement à proximité. Il connaît le système scolaire. Il sait comment fonctionne l’administration. Ses références sont comprises sans explication.
L’autre parent doit davantage organiser la transmission de sa culture.
Imaginez par exemple une mère italienne vivant en France avec un conjoint français. Noël se passe chaque année dans la famille française parce que les beaux-parents habitent à quarante minutes. Les enfants voient leurs cousins français régulièrement. Ils connaissent les chansons françaises, les plats de leur grand-mère et les histoires d’enfance de leur père.
La famille italienne est aimée, mais elle vit à 1 000 kilomètres.
On la voit quelques semaines pendant l’été.
Personne n’a décidé que les enfants seraient « plus français qu’italiens ». Pourtant, la géographie a commencé à décider à la place du couple.
Une solution concrète peut être de compenser volontairement ce qui ne se transmet pas spontanément.
Dans cette famille, cela pourrait signifier réserver chaque année une partie des vacances à la famille italienne, instaurer un appel vidéo hebdomadaire avec les grands-parents, laisser la mère parler italien aux enfants même lorsque le père est présent et introduire dans le quotidien certaines habitudes familiales importantes pour elle.
Le but n’est pas d’arriver à une répartition mathématique de 50/50.
Il s’agit de vérifier qu’une partie importante de l’identité d’un parent ne disparaît pas simplement parce qu’elle demande davantage d’efforts.
Transmettre deux cultures ne signifie pas reproduire exactement deux familles
Il y a cependant un autre piège.
Lorsqu’un parent craint que sa culture disparaisse, il peut vouloir la protéger en reproduisant exactement l’éducation qu’il a lui-même reçue.
Mais culture familiale, culture nationale et histoire personnelle ne sont pas la même chose.
Deux familles françaises peuvent avoir des conceptions complètement différentes de l’autorité, de l’argent, de la religion ou de la proximité avec les grands-parents. Deux familles marocaines, brésiliennes ou italiennes également.
C’est pourquoi il est utile de remplacer :
« Chez les Français, on fait comme ça »
ou
« Dans ma culture, les enfants respectent davantage leurs parents »
par des questions beaucoup plus précises :
Qu’est-ce qui est réellement important pour moi dans cette pratique ? Qu’est-ce que je veux transmettre à notre enfant ? Et pourquoi ?
Prenons une situation concrète.
Un père souhaite que les enfants embrassent systématiquement leurs grands-parents lorsqu’ils arrivent. Sa compagne considère qu’un enfant ne devrait pas être obligé d’avoir un contact physique.
Le conflit peut rapidement devenir culturel :
« Dans ta famille, les enfants font ce qu’ils veulent. »
« Dans la tienne, on ne respecte pas leurs limites. »
Pourtant, si chacun explique ce qui se trouve derrière sa position, le dialogue change.
Pour lui : « Je veux que mes parents sentent qu’ils ont une place importante dans la vie de nos enfants. »
Pour elle : « Je veux que nos enfants apprennent qu’ils peuvent décider de ce qui concerne leur corps. »
À partir de là, une troisième solution devient possible : l’enfant doit saluer ses grands-parents avec respect, mais il peut choisir comment — un bisou, un câlin, un bonjour verbal ou un autre geste convenu ensemble.
Le couple ne choisit donc ni entièrement une règle ni entièrement l’autre.
Il construit sa propre règle familiale à partir des valeurs importantes pour chacun.
Créer une troisième culture familiale avec les enfants
C’est probablement l’une des ressources les plus intéressantes du couple interculturel avec enfants : vous n’êtes pas obligés de choisir entre deux modèles complets.
Vous pouvez construire un troisième modèle.
Les recherches sur les relations interculturelles suggèrent d’ailleurs que le fait de partager activement sa culture avec son partenaire et de discuter des différences peut être associé à une meilleure intégration culturelle et à des dimensions positives de la relation.
Concrètement, vous pouvez faire un exercice très simple.
Chacun prend une feuille et répond séparément à trois questions :
1. Quelles sont les trois choses de mon enfance ou de ma culture que je tiens vraiment à transmettre à nos enfants ?
Cela peut être une langue, une fête, la solidarité familiale, certaines recettes, une manière de recevoir les gens, la religion, la musique, le rapport aux études ou les liens avec les grands-parents.
2. Quelles sont les trois choses que je ne souhaite pas reproduire ?
Par exemple : les punitions physiques, une autorité qui ne laisse aucune place au dialogue, certains rôles imposés aux filles et aux garçons, la culpabilité familiale ou au contraire un manque de solidarité entre générations.
3. Qu’est-ce que j’apprécie dans la culture familiale de mon partenaire et que j’aimerais intégrer à notre famille ?
Cette troisième question est importante.
Parce qu’un couple interculturel ne devrait pas seulement fonctionner sur le mode : « Je défends ma culture et vous défendez la vôtre. »
Il peut aussi devenir :
« Il y a quelque chose dans votre manière de vivre que je veux transmettre à nos enfants, même si cela ne vient pas de mon histoire. »
Vous pouvez ensuite comparer vos réponses et choisir ensemble quelques principes qui définiront votre famille, plutôt que la famille française, brésilienne, algérienne, italienne, allemande ou autre.
Par exemple :
« Chez nous, nous parlons les deux langues. »
« Chez nous, les enfants peuvent exprimer leur désaccord, mais ils doivent le faire avec respect. »
« Chez nous, les deux familles ont une place, même si l’une vit loin. »
« Chez nous, nous célébrons Noël et l’Aïd parce que ces fêtes racontent l’histoire de notre famille, sans obliger nos enfants à avoir plus tard une pratique religieuse particulière. »
La recherche sur les projets identitaires des couples mixtes retrouve précisément cette diversité : langue, religion, prénom, nationalité et pratiques familiales peuvent être combinés de différentes manières, et certains parents cherchent volontairement à donner accès à plusieurs appartenances plutôt qu’à en imposer une seule.
Le vrai indicateur : est-ce que les deux parents existent encore dans la famille ?
Il n’existe probablement pas de répartition culturelle parfaite.
Dans certaines familles, une langue sera dominante. Certaines traditions seront abandonnées. D’autres seront transformées. Les enfants eux-mêmes feront ensuite leurs propres choix.
La question importante est plutôt de regarder régulièrement l’équilibre familial.
Est-ce que vos enfants connaissent réellement l’histoire des deux parents ?
Peuvent-ils communiquer avec leurs deux familles ?
Les fêtes, les vacances et les décisions éducatives donnent-elles systématiquement la priorité au même côté ?
Un parent doit-il constamment traduire, expliquer ou défendre ses références ?
Et surtout : l’un de vous a-t-il parfois l’impression d’être devenu étranger dans sa propre famille ?
Cette dernière question mérite d’être entendue.
Car derrière une dispute sur une langue, Noël, une visite chez les beaux-parents ou une règle éducative, il peut parfois y avoir une demande beaucoup plus profonde :
« Est-ce qu’il reste une place pour moi, pour mon histoire et pour ce que je voulais transmettre à mes enfants ? »
Dans un couple, chacun arrive avec son histoire familiale, ses représentations et ses apprentissages. Le travail consiste progressivement à comprendre ce que chacun apporte à la relation et à construire un fonctionnement qui convienne à cette troisième entité qu’est le couple — puis, avec l’arrivée des enfants, à la famille. C’est aussi une manière de ne pas réduire un désaccord à « votre culture contre la mienne ».
Si ces discussions deviennent répétitives, si vous avez l’impression que chaque décision concernant vos enfants réactive le même conflit ou si l’un de vous se sent progressivement effacé, la thérapie de couple peut offrir un espace pour comprendre ce qui se joue derrière ces désaccords et construire des règles qui respectent davantage chacun.
Je peux vous accompagner en thérapie de couple en ligne pour travailler ces questions ensemble, avec une attention particulière aux réalités des couples interculturels et des familles qui construisent leur vie entre plusieurs cultures.
Pour aller plus loin, voici quelques références utiles sur le sujet
PubMed. Growing Together Through Our Cultural Differences: Self-Expansion in Intercultural Romantic Relationships. Disponible sur : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/36200568/
Psychology Today. Building a Successful Intercultural Marriage and Family. Disponible sur : https://www.psychologytoday.com/us/blog/experimentations/202401/building-a-successful-intercultural-marriage-and-family
Cairn.info. Projets identitaires parentaux des couples mixtes au Québec et au Maroc. Similitudes et effets du contexte national. Disponible sur : https://shs.cairn.info/revue-recherches-familiales-2017-1-page-55







